Résistance et transition

25 octobre 2018

Europacity, la ruine des dernières terres fertiles d'Île-de-France VS le shopping nouvelle génération

Si vous n'êtes pas un.e habitué.e des luttes anti-GP2I (Grands Projets Inutiles Imposés) et que vous ne résidez pas en Île-de-France, il y a peu de chances que vous ayez déjà entendu parler d'Europacity, le plus grand projet d'investissement privé depuis Disneyland en 1992.

Ce projet vise à bétonner en grande partie près de 300 ha de terres actuellement cultivées en conventionnel (principalement des céréales, avec des rendements TRES importants) pour l'implantation d'une ZAC et d'un centre commercial d'un nouveau genre, mix génial entre un centre commercial classique automatisé et connecté, à l'écoconstruction greenwashingué, avec un centre culturel et de loisirs en intérieur ou en extérieur où tout est pensé pour que vous puissiez passer des journées entières à consommer, assister à des spectacles et vous détendre, dans un environnement fermé et aseptisé, isolé car en pleine campagne, relié à Paris (24 minutes) par une gare dédiée payée par les pouvoirs publics.

LE TRIANGLE DE GONESSE

Peu connu, même des franciliens, le triangle de Gonesse n'est pas une zone géographique officielle, elle n'est desservie par aucun transport en commun (il faut prendre le bus et marcher) et elle n'a aucune attractivité particulière puisqu'il s'agit de champs cultivés. C'est pour les politiques une page blanche, une zone à bétonner, à "valoriser".

Partout ailleurs, on bétonne et on valorise sans grande résistance. Mais ici, un enjeu apparaît. Le triangle de Gonesse est cultivé depuis au moins 4000 ans, des "silos" préhistoriques ont été retrouvés dans le sol et la raison en est connue. Le sol de Gonesse est parmi les plus fertiles, pas de France, pas d'Europe, mais du monde. Gonesse n'est pas à côté de Paris, c'est Paris qui est à côté de Gonesse et ces terres et les excédents agricoles qu'elles ont produit sont la raison pour laquelle la capitale française se trouve ici, parce que l'on a pu nourrir des artisans et des notables, menant à la possibilité d'une spécialisation et d'une urbanisation. Aujourd'hui, Paris n'a "plus besoin" de ces terres pour sa survie mais il est tout aussi absurde de bétonner du néoluvisol que de se mutiler physiquement. Les agriculteurs locaux parlent de "crime", ça n'est probablement pas exagéré.

LE PROJET EUROPACITY

Un oeil sur le site officiel du projet www.europacity.com ainsi que celui du triangledegonesse.fr et vous comprendrez rapidement de quoi il s'agit et les moyens de communication déployés pour faire passer la pilule de l'aberration. Car Europacity, c'est quand même, au-delà d'un énième centre commercial (qui ne pourra qu'être désert comme Paris Nord et le Millénaire), un parc d'attraction et un piste de ski en intérieur (quelle bonne idée !).

Les mots "ensemble", "expérience", "emplois", "diversité", "partager", "famille", "amis" reviennent énormément dans le discours et les photographies pastelles de belles femmes caucasiennes souriantes rentrent dans une vaste campagne de persuasion que le projet, au delà de participer à votre bonheur, va aussi vous trouver un emploi et sauver la planète.

Bien entendu, Europacity se veut un pôle incontournable du futur Grand Paris en préparation du Paris des JO 2024 et un projet pour l'emploi, bien que, comme tous les centres commerciaux du monde, il ne fera qu'en déplacer et en détruire, notamment les emplois commerciaux du centre commercial Paris Nord 2, et a fortiori à cause de ses boutiques connectées, où des caméras et des balances dans les rayonnages permettront de déduire vos achats de votre compte sans caisse, même automatique. En outre, les emplois créés par ces centres, commerce, gardiennage, loisirs dans une moindre mesure, sont d'une grande précarité et demanderont aux employés d'importants trajets journaliers du fait de l'excentrage du triangle de Gonesse par rapport à Paris et aux principales zones résidentielles d'Île-de-France. Je ne développe pas ici les menaces sur la vie privée que font peser des supermarchés connectés où une caméra reconnait votre visage et vos vêtements pour savoir sur quel compte bancaire débiter vos achats et ce que pourra vendre Europacity au big data si vous faites vos courses au même endroit que votre spa, vos loisirs connectés, tout ça avec vos gosses et vos amis. Chacun.e peut y réfléchir en son âme et conscience.

Le greenwashing de ce projet est à la hauteur de la destruction titanestique des champs à la fertilité incroyable (100 quintaux de blé à l'hectare, c'est davantage que les plaines d'Ukraine !) et vous lirez sur le site du projet comment les restaurants utiliseront les légumes de potagers bio autour du centre...
Europacity est une "living city", un village de demain. C'est effectivement probablement le cas, c'est à cela que ressemblera demain, pas très "living", mais connecté, imposé, peint en vert mais mort.

"CONCERTATION" ET LOBBYING

Pour faire passer une pilule aussi grosse, il faut donner l'illusion du dialogue. Pourquoi ne pas ouvrir un site qui s'appelerait "Construisons Europacity" (pas trop le choix apparemment) et dire que l'on mobilise la société civile sur les questions de la construction ? Demander l'avis des gens sur les détails mais pas sur la légitimité du projet lui-même.

Mais qui est derrière tout ça ? Un trust chinois, Wanda, associé à une famille française très puissante, les Mulliez. Leur empire commercial qui compte aujourd'hui plus de 500 enseignes dont les très lucratifs Auchan, Kiabi, Decathlon, Leroy-Merlin, Norauto, etc leur permet un lobbying très fort sur les pouvoirs publics. Qui d'autre pourrait se faire payer une gare ferroviaire et des dizaines de km de voies à un milliard d'euros pour déservir un projet privé ? Encore une fois, personne depuis Disney ne l'avait fait !

COMMENT LUTTER ?

L'urgence aujourd'hui se situe dans la lutte contre la bétonnisation immédiate et notamment la première étape, celle de la gare payée avec l'argent public à la hauteur de 1 milliard d'euros dimensionnée pour faire transiter plus de 30 millions de visiteurs par an (mais bien sûr !) ... Quand on sait les besoins de transport en commun en Île-de-France et notamment de banlieue à banlieue, les difficultés de circulation sur certaines lignes existantes, on a de quoi serrer les dents.

Des actions en justice sont en cours car la Déclaration d'Utilité Publique est une supercherie et que des personnes compétentes se sont associées pour le démontrer.

Une occupation de terres se fait sur le Triangle via un potager participatif. Ce petit potager fait si peur aux grands aménageurs que les légumes sont menacés d'expulsion ! Le Collectif pour le Triangle de Gonesse appelle tou.te.s les sympatisant.e.s à se rassembler au Tribunal de Grande Instance de Pontoise pour les soutenir le mercredi 14 novembre à 9h.

Vous pouvez vous rendre sur le site nonaeuropacity.com, signer les pétitions en ligne et vous abonner à l'Echo du Triangle.

Pour aller plus loin, n'hésitez pas à contacter le CPTG (Collection pour le Triangle de Gonesse).

Non à Europacity et vivent les légumes ! :)

Pourquoi le triangle est-il si fertile ?

Un autre destin pour Gonesse : l'anti-Europacity, le projet CARMA

Posté par Ams Tram Gram à 14:47 - Commentaires [0] - Permalien [#]


23 octobre 2018

De l'histoire subjective des indésirables (ou quand l'Etat ne comprend rien)

[Ce texte est rédigé en écriture inclusive, c'est-à-dire non sexiste comme l'est, par essence, la langue française. Le féminin intervient après un point car il n'est pas une parenthèse. "Il" devient "ielle", "lui" devient "ellui", "eux" devient "elleux", "ceux" devient "celleux" afin de briser l'académique masculin dominant.]

COMPETITION POUR L'EVACUATION

A l'automne 2016, je me trouvais sur la ZAD de Notre-Dame des Landes. Des menaces d'évacuation lourdes pesaient alors sur les occupant.e.s de la zone. Cela m'avait amenée à rester après un chantier de construction car j'étais fortement déterminée à voir et comprendre ce qui allait se passer. A la même époque, une menace d'évacuation planait aussi sur un autre endroit en France où vivaient des personnes que l'Etat ne voulait plus non plus voir là : la jungle de Calais.
Puisqu'il fallait dans un cas comme dans l'autre mobiliser un nombre impressionnant de gardes mobiles pour intervenir et faire "place nette", il s'agissait pour le gouvernement de choisir. Choisir qui était le plus indésirable. Et en ce temps, Hollande et ses sbires ont choisi. Ils ont démantelé la jungle, "jangal" c'est-à-dire la forêt (en persan et pashto).

De là est apparu pour moi de façon inextricable ce lien invisible qui relie les opposant.e.s politiques de l'Etat, les écologistes, les anarchistes, les activistes, les "Français indésirables" avec les exilé.e.s, qu'ielles soient soudanais.e.s, afghan.e.s, rrom.e.s ou guinéen.ne.s. Celleux en somme qui vivent dans la "forêt", qui la défendent, ou du moins le voudraient s'ielles n'étaient pas menacé.e.s, ce faisant, dans leur intégrité physique et morale, citoyenne, celleux qui construisent des façons de vivre parallèles au système étatique par volonté ou contrainte.

Car tou.te.s sont les indésirables d'un Etat qui ne considèrent pas ces vies car il ne comprend pas leurs motivations, leurs valeurs, ce qui les meut. Considération invisible aux yeux d'une opinion publique qui n'a accès qu'au discours lissé et politiquement correct des BFM et consort.

De là, j'ai compris que la lutte pour les arbres et la Vie et la lutte pour la dignité des exilé.e.s et le respect de leur projet de vie était quelque part la même. J'ai décidé d'embrasser les deux d'un même voyage car la nature et les hommes sont opprimés par le capitalisme comme une même unité. Pour une raison simple, ils sont la même essence.

FAIRE PLACE NETTE

La réponse de l'Etat à une occupation est toujours l'expulsion. Comme si faire place nette était plus important que laisser chacun vivre selon ses valeurs, là où ielle s'est établi.e, où ielle essaye tant bien que mal de constituer une communauté, et surtout comprendre pourquoi ielle est là et agir sur les causes. Car il y a toujours une raison.
Plutôt que d'accompagner, d'extraire progressivement, d'essayer de comprendre les cas individuels, la vie commune qui se crée, on amène des camions de CRS, en nombre. Et on évacue, on détruit, on ne cherche même pas à comprendre si la personne a ici des affaires personnelles, une vie qui s'était établie. Pour le retour de l'ordre, à tout prix, y compris celui de l'ignominie. Ainsi, on a fait dormir des enfants dans une jungle en feu plutôt que de les protéger dans des containers, on s'est mis à chasser les gens comme du bétail dans des centres villes et des trains, on a tiré des milliers de grenades dans un bocage, on a gazé des vaches laitières. "On", c'est celle, celui qui ne fait "que son travail". Cellui qui, quand on lui demande ce qu'ielle en pense, "n'en pense rien", "suit les ordres".

A l'automne 2017, nous essayions, avec les copain.e.s, d'empêcher l'abattage de dizaines d'arbres centenaires d'une place, près de là où vivent mes parents, pour la construction d'un édifice culturel neuf alors que l'ancien pouvait être rénové. Sans succès aucun. La police est arrivée pour défendre les machines de mort et les hêtres sont tombés en quelques heures. Le lendemain, le quotidien local titrait comme pour se moquer, à côté de l'article de l'échec des "zadistes berruyers", un très éloquant "les oiseaux des villes disparaissent". Pauvre monde. Mais la place est nette, croyez-moi. C'est bien propre à présent.

Comme en écho, à l'automne 2018, une forêt disparaît à nos portes. Près de Paris, à Romainville. Huit hectares de vraie forêt, pas une plantation en ligne d'essences choisies, une vraie forêt, qui meurt pour se transformer en îlot de loisirs... Ca se passe aujourd'hui et celleux qui luttent contre ce projet mortifère sont inquiété.e.s par les autorités. Comme à une autre échelle celleux du Triangle de Gonesse qui protègent en Île-de-France des terres, parmi les plus fertiles du monde, de la bétonisation en un fantastique centre commercial de nouvelle génération, Europacity, avec piste de ski en intérieur (plus besoin d'aller à Dubaï pour subir l'aberration), un projet du groupe Mulliez (vous n'avez jamais entendu ce nom et pourtant c'est Auchan, Decathlon, Kiabi, Leroy-Merlin et beaucoup d'autres enseignes), une famille qui semble avoir besoin d'argent...


CELLEUX DE LA FORÊT

Si aujourd'hui, les campements se reconstituent toujours, que les zads fleurissent partout, c'est que l'Etat faillit à comprendre. Il ne peut comprendre les motivations de quelqu'un.e qui a risqué sa vie en Méditerranée, qui a subi mille sévices, qui est parti.e rejoindre un être cher. Il ne comprend pas qu'il se s'agit pas du nombre de sévices, d'humiliations subies, ou du nombre de fois où la personne se verra confisquer ses affaires, ses papiers d'identité, ses chaussures, lacérer sa tente, gazer sa couverture en plein hiver, réveiller en pleine nuit à coup de pied dans le visage, tout cela par notre respectable police, par nos belles compagnies républicaines de sécurité aux propos néonazis assumés. Il ne comprend pas que cette personne ne peut abandonner, car d'autres comptent sur ellui.

L'Etat ne comprend pas davantage cellui qui, mû par l'amour et par l'espoir en un avenir tangible, où il reste des arbres, un air respirable et des rivières, construit une cabane pour empêcher un chantier d'aménagement routier, d'enfouissement de déchêts nucléaires, d'agrandissement d'une mine de charbon, alors qu'une place douillette l'attendait en ville, alors qu'un emploi "respectable" lui était accessible au prix de l'esclavage du salariat. Ellui non plus ne partira pas si facilement, car ielle sait l'enjeu de ses actes.

Je les aime tout autant car ielles sont de la même nature, du même bois. Ce sont celleux de la Forêt. Et si l'appareil étatique, la machine à broyer administrative, le politique "lobbytomisé" ne peut les comprendre, nous, nous le pouvons. Nous pouvons les aider. Nous pouvons être elleux. Chacun.e d'entre nous, sera tôt ou tard de celleux de la Forêt, indésirable au système car vivant.e, sentient.e.

Résistant.e ou mort.e.

Posté par Ams Tram Gram à 23:23 - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 octobre 2018

La troisième révolution (texte de Fred Vargas, archéologue et écrivain)

Nous y sommes.

Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.

Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal.

Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance. Nous avons chanté, dansé. Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine.

Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu.

Franchement on s'est marrés.
Franchement on a bien profité.

Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.
Certes.

Mais nous y sommes.
A la Troisième Révolution.

Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie.

« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins.

Oui.

On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.

La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau.

Son ultimatum est clair et sans pitié :
Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse). Sauvez-moi, ou crevez avec moi.

Évidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix. On s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux. D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance.

Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais. Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille, récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés).

S'efforcer. Réfléchir, même.

Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.

Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
Pas d'échappatoire, allons-y.

Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante.

Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.

A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut être.

A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.

A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Posté par Ams Tram Gram à 14:37 - Commentaires [0] - Permalien [#]

21 octobre 2018

LE MONDE SE RETIRE par Sylvain Tesson

Je rentre d'un voyage au Moyen-Orient. J'ai voyagé des jours par les plaines et le long de fleuves antiques. Je ne précise pas le tracé de mon itinéraire parce que je ne veux pas donner le récit de mes pérégrinations mais seulement exprimer une pensée générale.

J'ai passé des heures sous des ciels de l'Orient, dont les nuits de mystères calment les brûlures du jour, et je suis rentré hier soir à Paris. Je n'ai pas eu le temps de mettre mes notes en ordre, tout juste ai-je pu, pendant que l'avion franchissait la Méditerranée, rassembler les images qui, de mes milliers de kilomètres parcourus, se dessinaient à mon esprit.

Or, je ne revois que la ruine, le chaos et la détresse.

Partout des villes en cendres, des masses affligées, un monde fumant.

Des plaines de sacs en plastique, des versants de béton qui devaient avoir été de grandes pentes parcourues par des troupeaux et des tribus farouches.

Des amoncellements de décombres pour témoigner de cette double opiniâtreté de l'Homme :

Sa fièvre de bâtir partout.

Sa rage de détruire toujours.

Et en rentrant en France, en ouvrant à nouveau les journaux, en écoutant les nouvelles du monde, je ne reçois que la même information sur la montée des eaux, la fonte des glaces, tout ce que nous savons sans trop nous en effrayer : l'embrasement du ciel, la disparition des bêtes, le flétrissement du vivant, le recul des formes de la vie, bref, l'usure du monde.

Si j'ai écrit ces lignes il y a quelques heures, ce n'est pas pour jouer les Cassandre et lancer des plaintes impuissantes sur la dégradation du monde, ni pour masquer mon manque d'inspiration derrière les accents d'un Lamento trop facilement tragique. Non. C'est parce que j'ai fait la constatation que voici.

Jamais autant qu'en ces journées où j'ai vu défiler sous mes yeux l'enlaidissement du monde et l’appauvrissement de l'homme, jamais n'ai-je autant entendu parler des « lendemains radieux », des promesses qu'ils recèlent, des saluts qu'ils réservent.

Il y a toujours, dans la bouche des plus malheureux, comme de nous autres, Européens épargnés, toujours l'écho de l’espérance en Dieu, de la foi en la Révolution politique, de la confiance dans la technique.

Et ce rapport m'effraie, entre le monstrueux accroissement des affronts faits à la Terre et l'abandon des esprits à des promesses messianiques, consolantes, rassurantes.

Comme s'il y avait un lien proportionnel entre la dégradation du présent, du réel, et le mouvement conjoint d'oubli du passé et de supplication adressée à l'avenir.

Or, cette confiance dans les trois avènements que je viens de citer : le Dieu religieux, les promesses politiques, les prouesses techniques m’apparaît une fausseté. Ces trois messianismes, je les tiens pour des écrans de fumée qui nous épargnent de mieux nous conduire, ici et maintenant, de ménager ce dont nous disposons, de conserver ce qui tient encore bon.

Ici on appelle à la Révolution, ici on aspire à l'au-delà, ici on travaille à augmenter la réalité.

Foi révolutionnaire, espérance messianique, fétichisme technique.

Pendant ce temps : fonte des glaces, mort des bêtes, recul du réel.

Les fables, les chimères, gagnent du terrain. Le monde, lui, se retire.

Eh bien moi, je suis du côté du réel. Des arbres, des sols, des bêtes. Pas des écrans, ni des prophètes, ni des drapeaux rouges.

Je ne sens aucune impatience pour ce qui n'est pas encore advenu.

J'ai l'impression que la révolution politique est parfois le mouvement qui transforme une situation qui aurait pu être meilleure en une situation qui ne peut pas être pire.

J'ai l'impression que Dieu pourrait se résoudre à la manifestation de tout ce qui vit et chatoie, là, devant nos yeux dans l’expression des formes vivantes, données et non promises.

J'ai l'impression que les spéculations sur l'intelligence artificielle sont la figuration d'un cauchemar.

Bref, j'aime la magie du réel et voudrais me pouvoir contenter de son chatoiement et déplore que nous nous accommodions des salissures que l'humanité laisse derrière elle en nous réfugiant dans d’artificielles espérances.

Posté par Ams Tram Gram à 16:28 - Commentaires [0] - Permalien [#]

26 septembre 2018

Crudivorisme, jeûne et sobriété

Puisque j'aime traiter des sujets variés dans mes articles, ayant néanmoins de commun de proposer des réflexions systémiques, je voudrais aujourd'hui aborder de nouveau un sujet alimentaire. La nourriture reste le principal levier de civilisation et un problème récurrent de résilience parce que c'est le seul truc qui nous relie tous, dont on a tous besoin puisqu'on ne sait pas forcément encore (en tout cas pas tous) se nourrir de photons.

Parler de bouffe ne m'est pas arrivé depuis plusieurs années sur ce blog. Je suis végétarienne à tendance végétalienne, avec plus ou moins de flexibilité depuis 2014 (deux ans strictement vegan) et il ne m'était pas vraiment arrivé depuis cette transition vers une alimentation 95-100% végétale de réfléchir à des façons d'aller plus loin, pour ma santé, dans l'optique de l'effondrement et pour la résilience sociétale. Aujourd'hui, je me dis que j'ai manqué tout un pan de ce que j'aurais pu découvrir bien plus tôt, que j'avais jugé, sans savoir de quoi il retournait vraiment, comme ne pouvant pas me correspondre.

J'ai un tempérament très addictif de façon générale et envers la nourriture en particulier. Je suis d'une gourmandise qui confine à la gloutonnerie. Pour moi, il est donc difficile de me discipliner, de considérer que je ne devrais pas manger ceci ou celà, ne pas me resservir, alors que les choses sont devant mon nez. C'est d'autant plus gênant que je fais preuve d'une sobriété très forte concernant les autres aspects de ma vie, jamais de vêtements neufs ou de technologie récente, uniquement le strict nécessaire, pas de smartphone, peu de déchets, ...
Pour en arriver à avoir une alimentation végétale, il m'a fallu verrouiller psychiquement quelque chose et décider, en conscience, de ne plus considérer les produits animaux, en premier lieu la viande, comme des aliments. J'arrivais d'assez loin en ayant été élevée aux coquillettes-jambon, avec très peu de légumes et de fruits. Je mange toujours assez peu de fruits d'ailleurs, uniquement ceux que je trouve dans la nature ou qu'on me donne, principalement en raison de leur coût prohibitif en bio. J'ai donc commencé par intégrer à mon alimentation d'avantages de légumineuses, des légumes cuits, des oléagineux, bref, ce qui me semblait goûteux avec toujours cette obsession latente et absolument inutile des végétariens/liens pour les protéines. Le cru était assez loin de mon horizon.

Et puis j'ai fait une rencontre cet été, et puis j'ai lu à ce sujet, et puis je me suis posée de lourdes questions : pourquoi cuit-on les aliments alors qu'autant de choses qui poussent se mangent crues, que la cuisson coûte une énergie importante et dégrade les nutriments ? La réponse semblait davantage une question d'habitudes, ou bien de goût. Mais le goût aussi se dégrade et manger froid fait ressortir énormément de saveurs qui ne ressortent jamais d'un plat chaud. L'habitude seulement ? Peut-être bien.

J'ai retroussé mes manches avec l'idée que j'allais passer encore plus de temps en cuisine qu'avant, que j'allais découvrir de nouvelles choses comme avec le végétalisme mais que ça allait être encore plus compliqué, que j'allais devoir acquérir des produits aux noms barbares. Je ne pouvais pas me tromper davantage. Déjà par la simplicité de composer une assiette crue et aussi parce que, c'est évident mais je ne l'avais même pas anticipé, eh bien c'est la cuisson qui fait que l'évier déborde de poëles, de casseroles et de plats à gratin impossibles à récupérer ! Je me retrouvai à n'avoir à laver que des assiettes et une planche à découper alors que ce que je déteste le plus au monde je crois, à part le capitalisme et peut-être Macron, c'est faire la vaisselle. J'ai toujours cuisiné en collectivité parce que j'aimais ça mais aussi parce que cela me dispensait de vaisselle.

J'avais déjà mis le nez dans la pâtisserie crue auparavant, ne serait-ce que parce que son empereur est le tiramisu et que le tiramisu c'est le deuxième meilleur truc de la vie. Mais en fait, on peut composer les meilleurs ensembles du monde avec 5 ou 6 ingrédients magiques : des dattes, dü`cacao cru, des oléagineux (bruts, en poudre, en purée), de l'huile ou de la crème de coco, un sucrant (sirop d'agave, rapadura, xylitol, miel) et des fruits frais. On est forcément sans gluten, sans sucre raffiné et végétalien, ce qui est assez inclusif et diablement sain.

En fait, ce qu'il y a de fabuleux avec le cru, c'est qu'on mange infiniment mieux, infiniment moins, qu'on n'utilise plus l'énergie d'une plaque ou d'un four et que rien n'est frustrant puisque le corps comprend rapidement que tout ce qui lui arrive est hyper dense. Exit les calories vides de la deuxième assiette de pâtes au pesto, la faim puisque je peux manger "tout le temps", la détresse quand je suis en voyage parce que rien de transformé ne convient à mon éthique, une courgette et c'est reparti. Je pense que j'ai encore divisé par 2 ou 3 l'impact de chacun de mes repas (déjà divisé par 10 en étant végé et en consommant bio et local quand c'est possible).

Comment battre ce record de bilan carbone le plus bas pour un repas ? En ne mangeant pas. Alors oui, maintenant on va me dire que l'acte écologique ultime c'est le suicide et je vais dire "nan, désolée j'aime trop la vie !". Mais les vertus d'un jeûne hydrique (un jeûne où on boit... de l'eau) m'attirait depuis longtemps et j'ai profité de cette recherche à sortir de mon rapport compulsif à la nourriture pour tester 5 jours sans manger. Sans mysticisme. Simplement dans l'idée que mon corps aimerait sûrement se reposer après les 1000 bornes à pied que j'ai fait en 3 mois et que je pouvais justement le tenter après cela sans risquer une fonte musculaire absurde. Je ne cache pas qu'un jeûne est compliqué, parce que je vis en colloc et que je vois tout le temps tout le monde manger, parce que le sevrage, même bien préparé, est difficile et la reprise aussi (!) et qu'en sortie avec des ami.e.s les tisanes c'est un peu chiant. J'en ressors néanmoins avec la ferme intention de renouveler régulièrement l'expérience afin que mon corps ait tout loisir de se reposer parfois de l'agression que représente souvent le fait de manger des produits dits biocidiques. J'explique.

Les aliments peuvent être classés en 4 catégories :

- biogéniques (type 1), les aliments qui contiennent un "potentiel de vie", les graines et oléagineux germés ou "activés" par trempage.

- bioactifs (type 2), les aliments qui sont vivants, principalement les légumes, fruits, oléagineux crus

- biostatiques (type 3), les aliments qui ont perdu leur activité de vie, les aliments bioactifs cuits, les céréales cuites

- biocidiques (type 4), un peu tout le reste, les aliments transformés de façon générale, raffinés, sucrés, pasteurisés, en boîte, etc.

Notre alimentation de civilisation contient globalement et presque uniquement du 3 et du 4 et même la cuisine traditionnelle maison est une vaste entreprise de dégradation des nutriments présents dans l'alimentation. C'est donc une déconstruction totale de ce que l'on a l'habitude de faire qui s'entâme en cherchant à conommer principalement du cru et du vivant (1 et 2).

SI j'y trouve mon compte et même bien au delà, ceci n'est pas forcément adaptable à tout le monde et il est crucial de ne jamais se brusquer lorsque l'on souhaite changer quelque chose d'aussi important dans sa vie que son rapport à la nourriture. Mais manger moins, c'est aussi pour toutes les bourses pouvoir manger mieux, biologique, frais, cru, vivant. Des graines germées soi-même ça ne coûte rien et c'est fantastique. Récupérer des légumes à la fin des marchés, se baffrer de mûres en balade, c'est gratuit aussi. On a tous une carte à jouer pour faire de notre civilisation de l'excès et du "porno alimentaire", une civilisation plus sobre, pour que la crise alimentaire programmée n'ait pas lieu. Vous me direz que je suis extrême mais une société qui se dirige vers l'apocalypse tranquillement parce qu'il est plus diffile d'envisager la sobriété que la mort, ça n'est pas un peu extrême ?

A vous de jouer et de vous régaler !

Posté par Ams Tram Gram à 15:54 - Commentaires [0] - Permalien [#]


21 septembre 2018

Sciences sans conscience, etc

Retour sur le colloque « Sciences Responsables »

Je tenais à restituer via un article le plus complet possible le contenu de la journée de conférences que j’ai suivie la semaine dernière au sujet des sciences dites citoyennes, c’est-à-dire des sciences indépendantes du système dominant, celui où le savoir devient marchandise et où les recherches menées ne sont plus que la réponse aux besoins immédiats des industriels (recherche appliquée) ou à des aspirations à l’éthique questionnable (transhumanisme, manipulation du génome, …), en raison de financements publics inexistants ou orientés vers la croissance économique et un progrès technocratique.

J’en suis venue à participer à cette journée un peu par hasard mais le sujet m’intéresse au plus haut point puisque j’ai précisément quitté le domaine scientifique et la R&D en raison de l’absence de sens immédiat que je pouvais trouver dans mon travail. Je ne l’ai pas interprété alors comme une décision politique, même si, avec le recul, cela l’est au plus haut degré. Aujourd’hui, même si je ne veux pas revenir à ce milieu, principalement parce que j’aime davantage militer, mettre les mains dans la terre ou écrire sur mes voyages, il me semble important de « surveiller » l’évolution de l’éthique des sciences, les brèches qui s’ouvrent et les domaines militants qui requièrent de la matière grise.

Bien sûr, il s’agissait d’une rencontre où s’exprimaient et échangeaient principalement des chercheur.se.s, en l’occurrence éminemment citoyennistes, même s’il semblait bien y avoir au moins une intervenante qui avait un véritable discours de rupture. J’y allais sans attente particulière, uniquement la stimulation intellectuelle d’avoir l’impression de passer la journée dans un labo du CNRS. Et en prime, j’ai appris le mot « apocryphe ». Rien que pour ça, ça valait le coup de se déplacer.

Un constat accablant de l’état actuel de la science mainstream

Le diagnostic est le même partout dans le monde. La compétition généralisée du néo-libéralisme a contaminé tous les aspects de la société, transformant la science, tout comme la politique et la finance, en des espaces d’irresponsabilité illimitée où aucun lien n’est fait entre décision et conséquences, où personne ne peut être tenu pour responsable d’une dérive, d’une crise, d’un crime scientifique contre l’humanité, où le système semble être un automate sans pilote, une machine sans âme. Si les responsables existent, ils ne nous sont pas identifiables.

Les différents rapports de force existant entre la science, l’industrie, la politique et la finance ont fait prendre un virage utilitariste important à la recherche qui n’est plus aujourd’hui qu’une compétition pour des financements où il est moins important de chercher dans la « bonne direction » que de pouvoir s’assurer l’obtention de l’argent pour ladite recherche. C’est principalement une catastrophe pour la recherche fondamentale et les sciences sociales, ainsi que tous les domaines pour lesquels la plus-value économique n’est pas immédiate ou évidente. La recherche est devenue un grand marché du savoir mais aussi du doute et du mensonge où tout résultat peut se trouver, se « prouver » et se vendre pour l’intérêt d’un privé, de l’Etat, d’un lobby.

Le rôle du chercheur ou de la chercheuse se trouve limité à un travail d’exécutant et le potentiel subversif du scientifique est systémiquement et systématiquement nié. Les chercheur.se.s déviant.e.s sont ostracisé.e.s, les recherches publiées dans des revues non hégémoniques sont invisibles ou invisibilisées. Finalement, lorsqu’il s’agit de sortir d’un cadre, les chercheur.se.s font preuve d’étonnamment peu d’imagination et de recul face à l’éthique de leur travail. Souvent, la raison invoquée en est le manque de temps pour réfléchir à autre chose que la recherche elle-même et la peur de « freiner le progrès ». Néanmoins, lorsqu’il s’agit de l’impératif de refuser des recherches qui mènent l’humanité vers un gouffre ou de l’absence criante de sujets développés pour autonomiser et donner de la résilience à notre civilisation (agro-écologie, énergies décentralisées, …), aucune excuse ne pourrait être acceptée pour justifier l’inaction des plus brillants esprits du temps.

Aujourd’hui, on ne peut pas vraiment parler d’un contre-modèle en opposition qui existe réellement et soit pérenne. Néanmoins, quelques pistes ont été explorées dans le domaine des sciences non-systémiques :

- la recherche bénévole, indépendante, pour laquelle des personnes utilisent les moyens à leur disposition avec peu ou pas de ressources financières (par exemple les prises de données en écologie des populations, comme le comptage des oiseaux en migration) ;

- la recherche commandée, pour laquelle une association ou un groupement de personnes commandite un organisme de recherche classique pour mener une investigation sur un sujet qu’il ou elle subventionne ;

- la recherche participative menée par un collectif dont éventuellement des chercheur.se.s, des citoyen.ne.s, des associatif.ve.s qui posent ensemble les questionnements et mène la recherche dans une optique d’horizontalité chercheur.se.s/citoyen.ne.s/autres acteur.trice.s.

La principale difficulté demeure d’enrôler dans ce type de démarches des chercheur.se.s émérites dans leur domaine, en proposant des financements dérisoires et avec le risque de stigmatisation des autres acteur.trice.s de la profession.

Une brève histoire de la recherche citoyenne : créer l’intelligence collective

La recherche citoyenne rencontre tous les problèmes d’un chantier ouvert, d’une démarche de pionnier.e.s, à savoir un tâtonnement permanent. L’histoire commence dans les années 70 où, en Europe du Nord et en Italie notamment, un contexte de contestation et de rupture donne le champ libre à des initiatives de recherche indépendante, notamment en collaboration avec le Sud, en tentant de s’affranchir du paternalisme lié à l’histoire coloniale. A cette époque, la globalisation n’a pas encore contaminé la totalité des découvertes scientifiques et des ruptures technologiques mais déjà la confiance des populations dans la science est écornée. La question se pose déjà d’une recherche non étatique, non industrielle et surtout de son implantation et la participation citoyenne dans le paysage de la recherche de façon pérenne et pas dans le cadre de projets ponctuels.

Depuis ces débuts chaotiques, le contrat social entre la recherche et la société civile n’a pas subi de rupture véritable et le fonctionnement linéaire de la recherche est toujours globalement le paradigme majoritaire. Cela relève d’une difficulté de penser horizontalement les problématiques et de se comprendre en terme épistémologique. Les relations avec le Sud notamment auraient nécessité de décoloniser complètement les savoirs et la recherche. On parle alors de désobéissance épistémologique car la colonisation a eu pour impact un véritable lingicide (par exemple, la disparition des graphies africaines) et épistémicide via la scolarisation en langue étrangère (la langue des colons) qui a confisqué aux populations leur propre science, fondamentale, empirique et sociale en les contraignant à penser les aspects complexes, non quotidiens, de la vie dans une langue étrangère, ce qui implique également a posteriori la difficulté de la diffusion des connaissances. Ainsi, les recherches n’intéressent l’occident que lorsqu’elles servent son intérêt (peu de recherche sur le paludisme par exemple avant qu’un changement climatique ne remette en question l’aire de répartition des moustiques porteurs).

Dans les années 90, ATD Quart Monde a lancé un projet de recherche disruptive sur la pauvreté en incluant dans la démarche des travailleur.se.s sociaux et des personnes en situation d’extrême pauvreté. L’idée était de donner, un peu à la Alinsky, de la crédibilité aux populations concernées par la problématique pour définir les questionnements les concernant et de confronter le savoir vernaculaire avec les « acquis » des sciences sociales sur le sujet de la pauvreté qui sont souvent éminemment verticaux, condescendants et qui prennent en compte la pauvreté en termes de besoins et de solutions pensés par le haut, au lieu de réfléchir en termes de ressources et de dignité. En ouvrant ces brèches non-académiques et en invertissant certains raisonnements, cette recherche a permis de faire émerger de nouvelles problématiques, de nouvelles méthodes de validation de la démarche et des résultats. Elle a permis en outre de remettre en cause l’urgence de la situation de la pauvreté, le statut des savoirs vernaculaires (différents du simple témoignage, plutôt une co-construction sociale) et des schémas scientifiques admis tels que la pyramide de Maslow (pyramide des besoins) qui devient un cercle, tout cela par de nouvelles méthodes de mise en réciprocité et d’autonomisation des savoirs.

Se dégager de l’emprise industrielle

Comment maîtriser une science modelée par la compétition et l’injonction permanente d’être concret ? Comment orienter la recherche vers l’intérêt commun plutôt que dans un fonctionnement systémique ? Question ouverte et complexe, surtout en restant intégré et connecté dans l’écosystème de la recherche scientifique, de ses laboratoires et de ses revues.

L’innovation est une injonction systémique également, je vous invite pour approfondir le sujet à regarder la conférence « Innovation et progrès » d’Etienne Klein. C’est ce qu’il faut pour que « rien ne change » et que le monde « ne se défasse pas » c’est-à-dire que, dans le discours néolibéral, sans innover, la société pourrit, elle dégénère, elle tombe dans la déchéance, la dystrophie, la désagrégation, la décrépitude, la décadence, l’abâtardissement, je pense que vous avez compris, je peux fermer le dico des synonymes. Bref, l’innovation c’est le bien.

Pourtant, c’est souvent un bon gros foutage de gueule. Prenons l’exemple de la pharmacopée ; de nombreux experts s’accordent à dire qu’il n’y a pas de véritable nouveauté dans le domaine de la pharmaceutique depuis 1975, que ce qui survient après, ce sont des changements de packaging, des subterfuges pour prolonger les monopoles et empêcher le maximum de molécules d’être générisables. Du fait de l’absence d’innovations, la situation pourrait être stable et simple. On recense environ 10.000 maladies connues et 10.000 molécules actives sur le marché. Puisqu’un gène code une protéine dont le dosage ou la défaillance peut provoquer un dysfonctionnement donc une maladie, on pourrait imaginer les deux ensembles (maladies et médicaments) comme deux ensembles bijectifs. Que nenni. Le marketing transforme M. et Mme Toutlemonde en malade qui s’ignorait et la financiarisation de la santé provoque une concurrence féroce sur les marchés porteurs (maladies de civilisation : stress, maladies auto-immunes, maladies cardio-vasculaires) et un vide intersidéral du côté des maladies sans marché juteux (maladies complexes à diagnostiquer, à symptômes multiples et/ou rares).

Pour contrer cet état de fait, des exceptions existent comme la collaboration Cochrane qui réunit environ 30.000 experts sans lien d’intérêt avec le monde de la pharmaceutique qui travaille à une réévaluation indépendante des savoirs médicaux ainsi que la DNDI (Drugs for Neglected Disease Initiative). Ca paraît joli mais quand on regarde d’un peu près, les fondations qui financent ces projets trempent aussi dans les industries louches et contrôlent ainsi la totalité de la filière. J’aurai voulu finir ce paragraphe sur un truc cool mais j’ai raté. Désolée.

Recherche participative : de l’horizontalité avec les acteurs de l’agroécologie

La généralisation des OGM relève de la prédominance de la biologie moléculaire dans le champ de la biologie et de l’abandon tacite du principe de précaution. Un tiers secteur de recherche « empirique » se développe pour la sélection des semences biologiques, via un projet de l’INRA.

Ce projet de recherche participative se construit autour de paysan.ne.s-chercheur.se.s et de plusieurs laboratoires de recherche en France, sur la demande des acteur.trice.s de l’agriculture paysanne, en demande de variétés-populations répondant aux besoins de petites exploitations, sans intrants, de meilleure qualité et répondant de près à un cahier des charges personnalisé en fonction du type de sol et de climat. Cette recherche est par son essence-même décentralisée puisqu’elle a lieu sur les exploitations, un peu partout sur le territoire.

L’encapacitation (le fameux empowerment) des agriculteur.trice.s et des animateur.trice.s de terrain se fait via des outils génériques d’aide à la gestion et à la sélection collective de diversité dans une base de données qui favorise l’interdisciplinarité. L’action entraîne l’évaluation, l’analyse et le résultat qui génèrent à leur tour la discussion qui boucle sur l’action.

Malgré des difficultés liées au temps nécessaire à se comprendre, à construire la confiance, à trouver les financiers adéquats et le manque de reconnaissance politique de la recherche participative, cette dernière exerce un contre-pouvoir, centre la recherche sur des enjeux sociétaux et créé de nouveaux métiers.

La science au cœur de la démocratie

La justification de la création de l’association « Sciences citoyennes » et de la tenue de ces colloques repose sur la nécessité de développer des savoirs pour résister et envisager d’autres possibles. Ceci commence par la dénonciation du déficit de démocratie et de prise en compte du bien commun dans tous les aspects de la société et pas seulement dans la recherche. Il est temps de ne plus laisser les logiques de court-terme dominer et le marché déterminer l’utilité de la recherche, conséquence des relations trop étroites avec le secteur privé à but lucratif.

Les subterfuges actuellement utilisés pour demander l’avis de l’opinion publique ne trompent personne. Les consultations, déjà partie congrue de la démocratie participative, ne sont prises en compte que si leur résultat va dans le sens des marchands.

Dans le discours européen (et du coup français), les scientifiques devraient se retrouver « entre eux », explicitement sans les citoyen.ne.s pour retrouver leur éthique et leur légitimité. Les autres acteur.trice.s seraient des marchand.e.s de doute. Il n’y a pas de remise en question systémique, le problème est sensé être individuel.

L’expérimentation des sciences participatives n’a quasiment jamais été à l’initiative de l’Etat mais bien plutôt des régions. Aujourd’hui cependant, elle est resserrée, comme la recherche mainstream, également à l’utilitarisme et s’épaule seulement sur un fonctionnement différent et pas une finalité différente. Pour mener la lutte, c’est donc le tissu associatif et l’engagement individuel qui pourraient servir de levier, même avec une place minoritaire, dans le paysage de la recherche, comme par exemple avec la création d’une maison des lanceur.se.s d’alerte. La responsabilisation de la société civile face aux crises sociétales est un engagement de long-terme dont les effets se cumulent contre la marchandisation et les postures autoritaires, via des perspectives résolument décentralisées.

Une recherche orientée par la société civile

Ce qui se passe dans les laboratoires aura une grande implication sur le système Terre et sur l’informatisation des existences dans les années à venir et les crises afférentes. Cela modifiera, de fait, le contrat social entre la recherche et les citoyen.ne.s.

Pourquoi aujourd’hui, on recherche dans les domaines des OGM, du nucléaire, de l’intelligence artificielle, de l’ADN, de la géo-ingénierie, des voitures électriques, etc ? Si les peuples avaient pu choisir les orientations de la recherche, on peut supposer que les sujets développés auraient été très différents. Les citoyen.ne.s donneraient la part belle à la recherche fondamentale notamment et au développement de la collaboration plutôt que de la compétition dans la recherche. Pour que les personnes puissent s’exprimer, il faut développer des outils pour proposer une véritable participation non-biaisée des citoyen.ne.s et imposer leur légitimité aux pouvoirs publics, permettre d’établir des priorités mais aussi de proclamer des interdits. Même un groupe de profanes, s’il est suffisamment objectivement informé, peut exprimer un avis éthique pertinent sur un sujet complexe grâce à l’intelligence collective, aux qualités humaines naturelles. Le doute irréductible sur la pertinence de l’avis citoyen a tendance à invalider sa légitimité. Pourtant, la science ne peut survivre que si on l’ouvre de nouveau au bon sens, au sens commun. Il faut pour cela, permettre aux personnes de décrire le monde commun pour l’améliorer, en décrivant leur crise de subsistance individuelle.

Repenser la responsabilité des sciences

L’irresponsabilité des sciences est actuellement liée à l’immunité des entreprises sur les questions écologiques, climatiques et économiques. Le capitalisme productiviste et fossiliste se nourrit de sa propre impunité face à ses externalités.

Dans l’état actuel des législations internationales pour l’environnement, il n’existe aucune disposition qui soit à la fois contraignante et universelle. Ce qui est contraignant n’est pas universel et ce qui est universel n’est pas contraignant et se repose sur le volontarisme des états comme des ETN (entreprises transnationales). Grâce aux alliances entre société civile et scientifiques, il a parfois été possible de condamner des états en regard de leur constitution, comme devant l’obligation de protéger leur population qui subira les effets des pollutions et du changement climatique. Cela a abouti aux Pays-Bas, au Pakistan et en Colombie, peut-être bientôt aux USA. Un tribunal international déclarant le crime d’écocide pourrait faire avancer la cause environnementale car les tribunaux étatiques se heurtent à la plasticité des ETN et de leurs filiales qui peuvent apparaître et disparaître à l’envi.

Si l’Anthropocène est la description de l’impact de l’homme en tant que forme géologique (ce que je trouve personnellement présomptueux et une véritable glamorisation de l’apocalypse), l’homme a la possibilité de reprendre par la technique ou bien, les causalités non-linéaires induites par son activité et les boucles de rétroaction font déjà du système Terre un système hors de contrôle.

Les accents réminiscents d’une journée en amphi

Si je devais résumer ce que j’ai appris sur cette journée, c’est tout de même une assez agréable sensation qu’il y a une prise de conscience d’une partie des personnels scientifiques des enjeux globaux et de la responsabilité de la recherche dans ces enjeux. C’est peu, c’est tard, mais c’est mieux que rien, je crois.

Dans l’optique d’horizontalité de la recherche, il est toujours gênant que celleux qui définissent la légitimité de chacun.e à participer soient précisément celleux qui détiennent le savoir et ladite légitimité à la base. Mais il faut bien commencer quelque part et ouvrir la science semble le point de départ. Encore faut-il que la société civile s’empare de son pouvoir d’action politique, ce qu’elle ne fait pas habituellement sur les autres thématiques où elle est sollicitée. Comme sur toutes les problématiques sociétales, c’est la torpeur qui nous condamne. Ne soyons pas spectateur.trice.s de la vie, soyons chercheur.se.s de vérité !

Posté par Ams Tram Gram à 22:59 - Commentaires [0] - Permalien [#]

20 septembre 2018

J’AI MARCHE DE LA HAGUE A PARIS

ou « ce que je retiens des 500 km parcourus, de la vingtaine de conférences à laquelle j’ai assisté et des rencontres sur la route »

Antinucléaires en question

J’ai entendu parler de la Grande Marche sur une autre marche, figurez-vous. La Solidaire, celle pour les migrant.e.s de ce printemps. Etrange de vouloir ajouter, après 500 km de Dijon à Calais, 500 autres, avec les mêmes chaussures pour ainsi dire, pour une cause aussi fondamentalement autre. 

Mais d’une certaine façon, c’était nécessaire. Marcher engage le corps, engage l’esprit. J’en fais l’éloge à tou.te.s celleux qui se questionnent. Quelque soit la question, elle trouvera réponse en cheminant. N’excluez pas, néanmoins, d’en voir apparaître d’autres que vous n’aviez guère anticipées.

Si l’association éphémère qui organise la Marche se nomme sobrement « Nucléaire en questions », est-il vraiment ici possible de s’y tromper ? Remettre le nucléaire en question bien sûr est légitime, mais cela signifie d’avoir, sinon pris position, du moins une farouche envie de s’informer sur ce qui est caché, ce qui dysfonctionne. C’est donc une cohorte de convaincu.e.s qui marche et se joint aux conférences. Plutôt des antinucléaires, disons des gros mots.

C’est dans cette optique-là en tout cas, que moi je suis arrivée. J’étais contre cette énergie mais j’avais besoin de davantage être capable d’expliquer pourquoi. Comme ces intuitions que vous avez, et pour lesquelles on se moque de vous car vous n’avez pas d’arguments et passez pour un mystique.

Dans un pays où 70% de l’électricité est nucléaire, quand vous dites schématiquement que « le nucléaire c’est mal », on arrive rapidement au point « bougie » de la conversation. L’échange peut s’arrêter là. La sobriété et l’efficacité énergétiques sont des concepts presque plus difficiles à expliquer qu’à vivre. Mais j’avais déjà lu le scénario NegaWatt et j’avais donc quelques abstractions à proposer. Pour le reste, le danger réel du nucléaire, l’impact sur la santé, l’état des centrales, la sûreté et la sécurité, la législation, l’arme atomique, le retraitement et les déchets, je suis arrivée là aussi ignorante que curieuse. Et j’étais très curieuse.

Je marche donc je suis

Je suis une militante anticapitaliste tendance « convergence des luttes », dont le cheval de bataille principal depuis deux ans était davantage l’aide aux exilé.e.s que l’écologie pure. Je suis cependant végétarienne, décroissante et nomade depuis bien longtemps, en colère que la biodiversité s’écroule « pour que notre foutue société puisse regarder sa télé ». Je sais aussi que les citoyen.ne.s ont peu la main sur le décisionnel, l’exécutif politique. Si je marche, si je milite, c’est pour une rupture idéologique, une (r)évolution consciente, pas parce que je pense que les politiques vont nous regarder et d’un coup d’un seul se dire « OK, on arrête le nucléaire, vingt clampins qui marchent, ça force le respect ! ».

On est attiré par le format de cette marche, je trouve. Des étapes assez courtes, des conférences chaque soir ou presque sur des sujets variés, une alimentation végétale de qualité. A la base, je pensais ne faire que la moitié du trajet et puis j’ai rapidement su que, finalement non, j’irai avec eux jusqu’au terme. Août aura donc été le mois de l’émotion, de connaissances engrangées, de grandes amitiés déployées, de questionnements vastes.

Le choix des conférencier.e.s, le niveau d’expertise, les thématiques choisies et l’espace du débat avaient de quoi ravir tout le monde, néophytes comme militant.e.s déjà assez informé.e.s.

Parler avec des « hiboux » de la lutte de Bure, comprendre les implications de Greenpeace dans la lutte, les recours légaux possibles contre le nucléaire, les relations incestueuses entre EDF et Enedis nous ont conforté dans une certaine idée de l’importance de ce combat.

Une importance que nous pourrons porter ailleurs, dans d’autres sphères, sous d’autres formes, mais toujours avec détermination, car nous savons.  

Histoire et bilan de l’ère nucléaire

Du militaire au civil : le retraitement au service de la dissuasion

Je suis arrivée sur la marche à Bricquebec le quatrième jour et, ce jour-là, la conférence portait sur l’extraction du plutonium à la Hague. C’était une entrée en matière saisissante tout autant qu’affligeante de comprendre l’agenda politique qui se cachait, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, derrière le déploiement du nucléaire comme source d’énergie civile. En effet, dans le contexte du début de la guerre froide et de la renaissance militaire de la France finalement victorieuse, les politiques, en particulier le général de Gaulle, ont créé le programme nucléaire civil français pour déguiser leur volonté impérieuse de développer la bombe atomique au plutonium (celle déployée lors de l’attaque terroriste américaine sur Nagasaki, différent de la bombe à l’uranium d’Hiroshima). Ce choix stratégique impliquait de produire du plutonium, qui n’existe pas à l’état naturel et ce, par l’utilisation de réacteurs nucléaires et du retraitement du combustible usé, qui contient moins de 1% de plutonium, pour l’extraction de ce dernier. Une entreprise complexe, polluante, demandant de déployer un budget et une force de travail considérables qu’il fallait bien déguiser sous une couverture acceptable pour l’opinion. Et c’est ainsi que, alors qu’il ne s’agissait que d’une externalité d’une politique militaire qui a permis le développement et le remplacement de centaines de milliers de têtes nucléaires au cours du XXe siècle, les réacteurs nucléaires français furent présentés dans le discours politique comme des usines à énergie et l’usine d’extraction du plutonium de la Hague comme une usine de retraitement des déchets alors qu’elle ne réduit aucune radioactivité et qu’elle ne fait que produire lors du processus d’extraction du plutonium davantage de déchets nucléaires pour lesquels aucune solution pérenne n’existe, seulement des projets de stockage en surface, d’enfouissement et de dispersion sur le territoire dans des matériaux de construction…

Le discours ambiant rassurant sur le retraitement parle toujours de matériau recyclable qui pourrait être utilisé dans des réacteurs nouvelle génération mais ces technologies, coûteuses et dangereuses comme les EPR, Superphénix et différents réacteurs dit Moxés, ne sont pas au point (malgré le fait que la France les vend à l’étranger, en Angleterre, en Inde, etc) et on peut espérer pour le bien de l’humanité qu’elles ne le seront jamais, au point, pour éviter de faire peser sur les populations un risque de catastrophe à côté de laquelle Fukushima ferait figure d’incident sans gravité.

Aujourd’hui, le constat est assez terrifiant puisque le stock de plutonium (une matière dangereuse dont la surveillance doit être militarisée) en France est tel que désormais on réfléchit à en réinjecter dans les réacteurs pour le faire « disparaître »… on continue pourtant à l’extraire du combustible irradié car on ne peut reconnaître politiquement que la Hague a toujours été un outil militaire et on préfère nager consciemment dans l’absurde, causant aux écosystèmes et populations normandes des dommages irréversibles.

Nucléaire et démocratie : autoritarisme et centralisation

Le constat du lien fort entre l’Etat français dans sa puissante militaire et le lobby du nucléaire dans le pays permet de mieux comprendre les décisions arbitraires, la répression et les mensonges qui jalonnent partout le chemin du militant anti-nucléaire. On se souvient des images de la répression policière à Plogoff en 1980 où des dames âgées se font frapper au sol et du nuage de Tchernobyl « bloqué à la frontière » ; on ne s’étonne plus de l’entêtement, pourtant insensé, de l’Etat à construire à Flamanville un EPR déjà défectueux, dangereux et insuffisamment protégé des actes de malveillance (affaire du vol des 150 cadenas, affaire du survol du parc nucléaire par des drones, probablement israéliens ou russes que je vous laisse chercher dans la presse) avant même sa mise en fonction, ou encore plus récemment des miliciens de l’ANDRA (Agence Nationale pour la gestion des Déchets RAdioactifs) qui versent de l’essence sur des militants à Bure qui s’opposent à la destruction illégale de la forêt.

Aujourd’hui, le parc nucléaire français vieillit et sa vétusté non anticipée économiquement fait peser une lourde menace sur la sureté nucléaire et sur la sécurité énergétique globale de la France, dans le contexte de défaillances de plus en plus fréquentes et du changement climatique qui force des arrêts incessants de réacteurs, par défaut de refroidissement, sans compter le réchauffement des cours d’eau qui menace la vie halieutique. Le nucléaire a toujours été considéré comme une énergie peu chère, sans considération de la gestion des déchets sur des périodes « géologiques » dont le dimensionnement économique est impossible. Aujourd’hui, avec le projet du « grand carénage », autrement dit le grand rafistolage du parc nucléaire français, EDF se met dans une situation économique impossible en n’ayant pas envisagé la fermeture et le démantèlement et en poursuivant une fuite en avant financièrement démentielle et dangereuse. Comme pour quasiment tous les projets imposés par l’Etat dont les coûts sont systématiquement sous-estimés, la cour des comptes double ou triple les chiffres annoncés par EDF pour arriver à plus de 100 milliards d’euros pour donner seulement 10 ou 15 ans de plus d’un sursis bancal aux 19 centrales françaises et leurs 58 réacteurs, plutôt que de mettre cet argent dans la transition énergétique et le démantèlement, de toute façon indispensables.

Cet argent qu’EDF n’a pas actuellement du fait de sa situation financière catastrophique pourrait être récupéré auprès de l’économiquement florissant prestataire Enedis dont il est actionnaire majoritaire (à 70%) lors du déploiement sous-traité et sauvage du compteur connecté Linky. Cela explique les méthodes abjectes d’Enedis contre la résistance citoyenne aux remplacements des compteurs via des violations multiples de la loi (violation de la propriété, installations de nuit, intimidations des personnes vulnérables, …). Résister contre Linky est donc indirectement une action contre EDF et son programme nucléaire.

Le nucléaire est un argument fort de la centralisation du pouvoir national, seul capable de gérer des menaces aussi importantes que la dangerosité des réacteurs et autres sites nucléaires qu’il a lui-même mis en place. C’est par là une menace politique à la démocratie et l’autodétermination du peuple et une prise d’otage, notamment dans le cas d’une révolution, une guerre civile ou un effondrement de civilisation (ce qui n’est dans les faits qu’une question de temps).

Nucléaire et déchets : le projet-clé d’enfouissement à Bure

La problématique des déchets n’est pas nouvelle. Depuis le déploiement massif de cette énergie, et pas seulement en France, outre la sécurité et la sûreté, les gouvernements ont dû faire face à un nouveau type d’externalités qu’aucune autre industrie ne peut se targuer de produire : des déchets hautement toxiques, sans dose d’innocuité, dangereux sur un nombre de générations humaines inquantifiable. Jusqu’ici, la « gestion » a toujours été contournée, éludée et les déchets, aujourd’hui évalués à 1,5 millions de m3 en France (près de 5 millions prospectifs pour le démantèlement du parc existant) sont aujourd’hui un peu partout, aussi là où ils ne devraient pas être, « stockés » près des installations, dans des conditions mauvaises, avec une saturation désormais totale de toutes les structures, déplacés ça et là en fret ferroviaire trop peu radio-protégé. C’est comme si on avait construit un superbe loft sans prévoir de toilettes et qu’on se demandait seulement maintenant s’il valait mieux faire nos besoins dans la cuisine, dans la chambre, dans le bureau, centraliser ou en mettre un peu partout.

Mais revenons sur la production. Schématiquement, à la sortie d’un réacteur et une fois le plutonium extrait du combustible usé, 95% de ce qu’il reste sont des déchets de faible ou moyenne activité, stockés en surface ou à faible profondeur, mais le plus problématique reste les 4 à 5% qui constituent ce que l’on appelle les déchets HA pour Haute Activité qui sont très radioactifs (> 1GBq/g) et dont la demi-vie va de 100 jours à la bagatelle de 10 millions d’années. Là intervient le sulfureux projet CIGEO à Bure qui rencontre ce que j’appellerais sobrement « une certaine résistance ». L’idée est d’enfouir ces déchets, les plus dangereux, à 500 mètres de profondeur, dans une forêt (le bois Lejuc). Non content de s’occuper simplement de nos déchets franco-français (chacun sa merde !), l’ANDRA aime bien en importer, histoire de vendre la solution miracle du retraitement et de l’enfouissement contre de très juteux contrats, notamment au Japon et à l’Allemagne. S’il est courant de se poser la question de « ce qu’on peut bien faire d’autre que de les enterrer », l’idée que l’on ne pourrait pas les garder en surface (à l’œil) est facile à démonter puisque la place est bien trouvée pour la majorité du volume produit (les FA et MA, faible et moyenne activité). On dirait bien donc qu’on essaye de mettre la poussière radioactive sous le tapis. Il est inconsidéré pourtant de penser qu’une telle installation pourrait tenir une centaine de millénaires avec une maintenance adaptée. C’est absurde de même le suggérer alors que notre civilisation technologique ne peut pas survivre à l’érosion de la biodiversité et au pillage des ressources qui menacent la stabilité de tout un paradigme social. 100 000 ans pour une installation nucléaire, à côté les pyramides sont des jouvencelles, c’est un peu effarant. Pourtant, il est manifestement outrancier pour l’ANDRA et par extension pour le gouvernement que des personnes s’opposent à ce projet et les militant.e.s anti-Bure sont surveillé.e.s de près ; l’occupation est sévèrement réprimée et les lieux de résistance perquisitionnés dans l’illégalité. Pour la blague, la conférence sur Bure s’est déroulée dans une yourte sur un éco-lieu et nous avons été survolé.e.s par un hélicoptère durant la discussion, un peu de plus et on se serait cru à Notre-Dame des Landes.

Nucléaire et santé : héritage de Tchernobyl et mensonges d’Etat

Le sujet de la santé et du nucléaire a été évoquée plusieurs fois et je ne m’attarderai pas forcément sur cet aspect car les informations que j’ai ne sont pas d’une grande précision et je préfère vous renvoyer vers l’association ETB (Enfants Tchernobyl Belarus) qui fait un travail fantastique de financement d’un institut de radio-protection indépendant qui permet aux populations de Biélorussie touchées par l’accident de Tchernobyl (le nuage est partie vers le nord-ouest donc malgré le fait que Tchernobyl fut en Ukraine, la Biélorussie est davantage touchée) de pouvoir mesurer le taux de radioactivité des enfants et la radioactivité de leur nourriture pour identifier les sources de contamination. Les mensonges qui entourent Tchernobyl sont si grands que je ne peux que vous en donner un aperçu : aujourd’hui seuls 15% à 20% des enfants de la zone contaminée naissent en bonne santé, 10% avec des multiples maladies chroniques et la situation sanitaire s’aggrave en raison de l’instabilité génomique provoquée par l’accident sur la population, en absence de nouvelle contamination. La zone de Fukushima, quant à elle, reste désertée par sa population la plus jeune, seuls les anciens étant revenus dans leurs lieux d’habitation. Dans cette province, des écoles, crèches, salles de sport et salles des fêtes toutes neuves attendent une population qui n’y reviendra jamais, ne croyant pas à la propagande du gouvernement qui voudrait que la zone sinistrée retrouve sa prospérité et sa densité d’antan, en négation totale de la réalité de la contamination du sol, de la végétation et des constructions humaines.

Nucléaire et effondrement : un désastre annoncé

Quand j’envisage un sujet, je le place toujours dans un contexte d’effondrement (c’est mon côté optimiste !). La collapsologie doit être envisagée de façon transversale puisque le changement de civilisation implique forcement des refontes profondes des fonctionnements en place, des systèmes de valeur. J’étais assez surprise qu’aucune conférence ne lie spécifiquement nucléaire et effondrement mais j’imagine aussi qu’il faut toujours, même en parlant de Tchernobyl, garder une vision résolument optimiste de l’avenir possible à partir de l’existant. Hors, quand on pense à l’effondrement, il est assez complexe d’envisager une fin heureuse sans que le parc nucléaire n’ait été démantelé ou a minima les centrales arrêtées avant le collapse. Les conséquences d’un défaut d’approvisionnement en eau, en électricité, une impossibilité ou un refus des employé.e.s de se rendre sur leur lieu de travail pour prévenir la catastrophe et on se retrouve devant une situation immédiatement apocalyptique, avec un effet domino possible. L’urgence de sortir de cette énergie est avant tout là pour moi, il s’agit d’éviter que l’on ait à gérer cela pendant une grave crise alimentaire, une révolution ou un nouvel ordre mondial, quel qu’il soit, dont les dirigeant.e.s pourraient tirer partie pour faire du chantage sécuritaire à la population. Utiliser une crise pour déclarer l’état d’exception, n’est-ce pas ce que de tout temps les marchands ont fait pour faire avancer leur idéal de domination et de contrôle, sous de fallacieux prétextes sécuritaires, en réponse à des problèmes qu’ils ont eux-mêmes créés ?

Alternatives : les solutions renouvelables et leur véritable impact

Puisqu’il ne s’agit pas seulement de dire non mais de proposer des choses très concrètes, de nombreuses conférences sur les énergies renouvelables, le stockage et la décentralisation de l’énergie ainsi que sur les externalités des éoliennes et panneaux solaires furent proposées. Elles ont été l’occasion pour moi de comprendre l’évolution de ces énergies et de relativiser leur impact, que l’on juge toujours grand. Mais il faut aussi comparer ce qui est comparable. Alors qu’aujourd’hui il existe des technologies de panneaux solaires entièrement recyclables, il faut garder à l’esprit que, même si ça n’était pas le cas, les conséquences de leur retraitement et l’extraction des métaux rares ne seront jamais aussi graves que celles du déni des externalités du nucléaire. Au-delà de ces considérations, les possibilités de créer des projets individuels et collectifs, portés par des citoyen.ne.s, permettent d’envisager sérieusement une décentralisation forte de l’énergie, donc moins de perte dans les installations HT, probablement davantage de sobriété (si je produis moi-même, je consomme moins car je sais ce que ça « coûte »). Tout le monde y gagne, enfin, peut-être pas EDF. Meilleur ne veut jamais dire meilleur pour tout le monde.

Paysages normands et franciliens

Marcher crée un lien fort entre les gens, passer du temps ensemble à lever le nez vers l’horizon, à regarder les champs à perte de vue, à chercher la route, à deviser sur les plantes sauvages ou les histoires personnelles. Parcourir l’espace entre le Cotentin et la capitale en un mois nous rappelle que notre pays n’est pas si vaste, une information qui, avec la prédominance systémique de la voiture individuelle, échappe à notre perception. Pourtant, c’est aussi cela, remettre de la lenteur dans notre civilisation, qui pourrait en empêcher l’effondrement. Le moyen donc, la marche revendicative, au-delà de la cause, appelle à une réflexion.

Lentement, sans hâte, nous avons longé les champs de lin, de maïs, de blé tout juste moissonné, les canaux, les rivières, la Seine, les villages, les châteaux, les collines, les sources, nous arrêtant pour observer la faune, la flore, discuter avec les autochtones curieux, les sceptiques et les réfractaires. Un millier de tracts, de personnes sensibilisées, de citoyen.ne.s aux conférences. Nous avons entendu des klaxons de soutien sur toutes les routes, des voix d’encouragement sur tous les chemins. Et nous avons finalement atteint la Défense puis les Invalides. Il fallait bien que cela s’arrête à un moment.   

Continuer de marcher

Partir de la Marche ne s’est pas fait sans un peu de tristesse. Pourtant, de part les hasards qu’elle a fait naître, les ami.e.s qu’elle a réuni.e.s, les discussions animées qu’elle a engendrées, la Marche ne se finit pas vraiment dans le temps. Ainsi chacun.e de notre côté, nous continuons de cheminer, de convaincre, d’aller vers cet avenir sans nucléaire auquel nous aspirons tou.te.s.

Un monde sans cette épée de Damoclès qui nous menacerait à tout moment, ou du moins un monde où ce risque n’est pas nié, puisque dès lors que des déchets existent déjà, il faudra les gérer. Sortir du nucléaire demande de se retrousser les manches, d’ouvrir grand les yeux sur la réalité de ce que cette énergie nous coûte, non pas financièrement mais écologiquement, humainement, démocratiquement, au niveau de la résilience de notre civilisation.

Malheureusement, c’est comme fumer, il ne fallait pas commencer !

Posté par Ams Tram Gram à 00:52 - Commentaires [0] - Permalien [#]

06 septembre 2018

Le contour (perméable ?) de mes convictions

Une histoire de prisme

Si j’ai abordé beaucoup de sujets dans ce blog, toujours liés à mes convictions, à cette façon dont j’aborde le monde qui m’enjoint à convaincre sur les questions qui me semblent à l’instant t être centrales et devoir être développées pour penser une rupture idéologique, je n’ai jamais en revanche tenté de parler de la manière dont se sont construits et évoluent dans le temps mon système de pensée et les biais paradigmaux qui me font accueillir ou rejeter des opinions, des informations.

C’est pourtant, en tant que militante, une thématique que je devrais trouver depuis toujours brûlante, puisque l’on ne peut tirer l’énergie pour une lutte que de certitudes, qui peuvent évoluer, mais qui sont, au moins sur le moment, la seule réalité que l’on peut discerner.

Nous vivons dans une civilisation hors sol où une grande partie des informations que nous recevons passe par des intermédiaires. L’information générale repose souvent sur des images, des textes, des interprétations, des subjectivités normalisées qui servent un but, la paix sociale a minima. La science, quant à elle, nous donne à voir des résultats, sans que les données brutes ne nous soient accessibles, sans souvent que les raisonnements qui amènent à la conclusion ne nous soient pleinement compréhensibles en tout point. Les seules choses dont nous pouvons nous targuer d’être certain.e.s renvoient à notre sphère intime, à notre activité confinée. Une construction mentale fragile se met donc en place au cours de la vie autour de nos expériences personnelles, subjectives mais réelles et aussi les expériences des autres, présentées comme objectives mais tout aussi subjectives et surtout liées à des constructions mentales « allochtones » (dans le sens d’étrangères à la nôtre). C'est cette construction mentale personnelle en évolution constante que j'appelle le prisme de pensée. Car tel un prisme, elle dévie la lumière, elle déforme ce qu'elle voit pour le rendre conforme à son contrôle.

Ce prisme que nous nourrissons, pourtant fragile et dont la géométrie est souvent basée sur des mensonges et vérités tronquées, nous le défendons pourtant avec une férocité telle que nous pourrions nous couper des personnes qui nous sont le plus chères pour conserver son intégrité. Parfois d'ailleurs, nous le faisons. L’on cherche toujours une atmosphère sociale qui nous conforte, l'on lit les media qui disent ce que l’on a envie d’entendre. Facebook le sait pertinemment et, pour que vous passiez un maximum de temps à faire descendre votre fil d’actualité, il n’y met que ce que vous pouvez apprécier, qui ne vous énerve pas, ne vous choque pas. Il n’y a pas forcément dans le mien les publications de mes contacts qui partagent sur En Marche ou qui disent que le Nutella, c’est fantastique. Facebook fait le tri pour moi et si je vois un élément qui ne me plaît pas ou si quelqu’un commente une de mes publications de manière hostile, je vais me poser la question de le supprimer de mes amis. « Je le connais d’où déjà ? On n’a jamais vraiment été proches, je savais pas qu’il était comme ça. » On croit que ce que l’on lit modèle ce que l’on pense mais la plupart du temps, c’est l’inverse qui se produit. Pourtant, les voix discordantes enrichissent car elles questionnent la solidité de notre raisonnement.

Croire et croître

Si, par exemple, je vois la vie à travers le prisme suivant « Les puissants ont des intérêts différents des vraies personnes comme vous et moi. », la question que je me pose lorsque quelque chose que je ne peux vérifier est affirmé, est « Qui le dit ? » et « Quel est l’intérêt de cette personne à présenter les choses ainsi ? ».

Prenons l’exemple du changement climatique, un sujet absolument capital. En tant que scientifique de formation, je sais qu’un chercheur est souvent comme un journaliste de BFM TV. Il sait exactement ce qu’il veut trouver, où il veut aller, il fait dire aux chiffres ce qu’il veut, il remplit le raisonnement d’images et de graphiques et lorsqu’il fait une régression linéaire, il trouvera toujours un R² suffisant pour se convaincre que son hypothèse était bonne. J’ai approché de bien près le milieu de la climatologie et clairement, peu de gens ont une vue globale de ce qu’il se passe et montrer quelque chose de cohérent quand rien n’est évident est juste une question d’aptitude rédactionnelle.

Lorsque j’écoute le discours d’un climato-sceptique tel que Vincent Courtillot, je peux être convaincue par le raisonnement. Je ne dis pas que je le suis mais enfin, rien ne l'empêche a priori, si ce n'est mon prisme. Les idées mathématiques développées sont cohérentes, mes vagues notions de dendroclimatologie ne sont pas en contradiction avec ce que j'entends. Qui croirai-je alors ? La doxa dominante ou quelqu’un qui sort de nulle part et cherche peut-être juste à faire des vues sur Youtube (c’est aussi un but en soi aujourd’hui). Peut-être le réchauffement climatique n’est-il qu’un leurre, un hold-up, pour nous détourner de la lutte des classes et pouvoir avancer dans le contrôle des masses en déclarant l’état d’urgence climatique ? Peut-être fera-t-il dans cinq ans 55° en été en Afrique et en Asie du Sud-Est et les migrations seront telles que notre civilisation s’effondrera ? Qu’en sais-je depuis mon ordinateur en lisant des articles ? Je peux raisonner, regarder les données, tout restera toujours affaire de croyances. Mon prisme détermine ce que je choisis de croire, davantage que la rigueur de l'information.

La science en tant qu'apport de données extérieures que l'on choisit de croire ou pas est une foi, finalement. J’aime jouer avec les mots et penser alors qu'au lieu de croyants, nous pourrions être des croissants (ceux qui par la vie deviennent plus grands, pas les viennoiseries pur beurre). Moi qui suis plutôt décroissante, qui l’eut cru ? Qui eut crû ?

Croire, croître, ça peut être regarder un arbre, un œil, un aigle, une veine dans le poignet de l’être aimé et y voir une intention. C’est empirique je dirais. Un apparté pour ajouter que, dans le prisme de la pensée, l'intuitif tient également une place essentielle.

Aucune remise en question n'est a priori stupide, aucune réflexion inutile. Pourtant, dans la génération Power Point et TED-X, c’est le dernier qui a parlé qui a raison. On sait déjà où on t’emmène avant de commencer, c’est convaincant certes, le raisonnement est plein, rond, verrouillé. On te dit « vous devez bien être d’accord avec moi que 1+1=2 ? » Sauf qu'il s'agit là d'un point de vue, systématiquement. La somme en question ne peut-elle pas être est supérieure à la somme des parties ? La vie pourtant par définition est 1+1=3. On peut considérer cela comme une vérité scientifique ou attribuer cela au divin. Dans les deux cas, ces vérités coexistent en harmonie.

Appréhender et respecter une altérité de la pensée

Dans la compréhension de schémas de pensée différents interviennent l’interprétation, la représentation et les canaux nourriciers de communication (la façon dont l’on doit nous parler pour que l’on soit apte, en fonction de notre personnalité, à comprendre et à se nourrir des stimuli reçus), qu’ils soient factuels, empathiques, qu’ils fassent appel à l’imaginaire ou à l’action. Ce qui nous nourrit ne nourrit pas forcément l’autre. J’entends nourriture terrestre ou psychique. Je ne peux pas choisir pour l’autre ce qu’il est bon pour lui de manger, je ne peux pas choisir pour l’autre ce qu’il est bon pour lui de croire, de souhaiter pour sa vie. Je peux simplement lui donner à voir des choses qui sont hors de son champ des possibles, de sa zone de confort, invisibles par son prisme, subversifs. Subversif pour un libertaire, cela peut être traditionnaliste, nationaliste, religieux. Les choses les plus étonnantes surgissent d’espaces inconnus, obscurs, rangés sous le tapis, souvent volontairement. Ce que l’on pense parfois être le fruit de l’endoctrinement peut en fait être l’aboutissement d’une réflexion très puissante et donc, a minima, il vaudrait le coup de respecter l’autre, de chercher à comprendre ce qui l’a mené ici, ses expériences, ses joies, ses souffrances, ses partages. C’est accepter d’être bousculé, redéfinir les contours de son prisme, le polir pour qu’il renvoie toujours davantage de lumière, d’amour, de vie. Dans le but de l’union toujours, c’est de cela dont il s’agit, agir en tant que groupe, en tant qu’espèce pour, non pas différer, mais empêcher l’effondrement ou, a posteriori s’il advient, être capables de le transcender.

C'est facile de refuser la remise en question. On trouve toujours des choses pour prouver ce que l’on pense. Certains partent en croisade contre les écolos parce qu’ils croient que la science et la technologie peuvent tout. C’est un prisme. Ils utiliseront le mot "bio" comme une insulte, éviteront soigneusement de parler d’autodétermination des peuples, d’évoquer le brevetage du vivant par les multinationales, de parler cultures vivrières et végétarisme, reconnexion à la terre. Ils diront "bio industrielle, colonisatrice, rendements inférieurs et donc élitistes, faim dans le monde aggravée". Il y aura beaucoup de choses vraies là-dedans. Beaucoup trop à mon goût. On trouvera l’étude qui dit que telle substance cancérigène finalement ne l’est pas, que tel vaccin a empêché l’humanité de s’éteindre, que le soja est un perturbateur endocrinien, que le végétalisme est une dangereuse monstruosité dont il faut éloigner nos enfants à tout prix. Il y a toujours une étude indépendante qui prouve ce que l’on pense. La preuve de la subjectivité de la science.

Chercheuse de vérité...

Mon prisme écolo-anarcho-végétaro-animiste est tout aussi réducteur qu'un autre, violent avec ce qu’il rencontre et qu’il ne veut pas voir. Je me force, j’essaye, je regarde à côté du prisme, je me frotte les yeux, ça déforme, je n’aime pas ça. Parfois, cela me conforte dans mes schémas car le raisonnement tenu ne me convient pas, ne convient pas à mon système de valeurs. Est-ce à ce moment-là parce que je rejette en bloc le « système » ? Parce que cela est contraire à des valeurs que je dois à mon éducation ? A mes expériences, donc construites avec les temps, malléables ? Les militants le savent bien, on peut faire des allers-retours dans ses convictions, tout n’est pas un aller simple, on peut revenir de certaines puretés radicales, revenir du véganisme, de la décroissance absolue, du zéro déchet, ... Cela ne signifie pas que l’on pensait avoir tort mais que l’on en tire pas ce que l’on imaginait. L’important est d’en revenir en conscience, en sachant ce que cela implique pour soi-même et pour les autres, vivre selon ses valeurs avec les autres plutôt que sans eux, en sachant que tant que des 4x4 rouleront, faire du vélo ne changera rien, pas plus que ne le font les douches courtes ou les repas végétariens bio hebdomadaires à la cantine. Ces gestes, cette poudre aux yeux, repeignent le capitalisme en « vert BNP » et lui donnent, sous perfusion idéologique, dix ou vingt ans d’agonie de plus, le temps de saccager davantage d'écosystèmes.  Les écogestes, le colibri, la culpabilisation des masses sont de très puissants outils anti-insurrectionnels systémiques comme les media de masse, le RSA, la société du spectacle et du divertissement en général où rien ne peut être grave puisque, le lendemain, on parle d’autre chose.

Etre un.e chercheur.se de vérité, c’est accepter qu’elle n’ait rien d’évident, jamais, même quand il semble qu’on ait trouvé une grille de lecture au monde. C’est accepter qu’elle soit multiple et transitoire. Que celle qu’on nous sert, écrite par les vainqueurs, a un goût amer de mensonge. « History » n’est-elle pas « His Story », son histoire, sa version des faits, celle de l’homme blanc bourgeois ? Et que donc la bataille la plus féroce soit de ne rien laisser oublier de la lutte, des oppressions, de l’émancipation arrachée, des victoires populaires sur la domination, des victoires de l’humain sur lui-même, sur sa propre médiocrité. Je raffole en cela de la littérature libertaire, de l'histoire cachée, oubliée, des luttes. Ce dont nous ne devons jamais douter pour gagner, c’est que nous en sommes capables car nous l’avons déjà fait mille fois ! Nous sommes tous zapatistes, communard.e.s, zadistes, deboutistes, paysan.ne.s indien.ne.s en marche. Nous sommes le monde.

Si la vérité est une pelote de laine, commençons par la saisir, même simplement pour la faire rouler dans notre main, le reste viendra de lui-même.

"Un mensonge peut faire le tour de la Terre, le temps que la vérité mette ses chaussures." Mark Twain

Posté par Ams Tram Gram à 12:09 - Commentaires [0] - Permalien [#]

22 décembre 2016

Le Revenu de Base : un nouvel outil néolibéral ?

J'aimerais engager une réflexion sur le revenu de base (le genre de discussion qui peut aussi être mise en place pour les Nuitdeboutistes) puisque j'ai récemment assisté à un certain nombre de conférences qui m'ont fait revoir radicalement mon opinion sur le sujet. Je sais en outre qu'énormément de mes amis et contacts y sont favorables. J'ai moi-même participé il y a quelques années à des campagnes de crowdfunding en faveur de différents outils de communication pour sa promotion auprès du grand public. Alors vous me direz, c'est quoi mon problème ?

Je ne pense pas avoir à redéfinir longtemps le Revenu de Base ; il s'agirait d'un revenu versé par l'Etat à tous ses membres, sur une base individuelle, sans conditions de ressources ni obligation de travail. Dans un contexte économique néolibéral de crise, où le taux de chômage ne peut, de façon systémique et inhérente, qu'augmenter, il assure en théorie un revenu suffisant pour assurer une vie décente à chaque citoyen.

Sur le papier, il s'agit d'une idée fabuleuse puisqu'elle permettrait à chacun de vivre dignement, d'éliminer les situations de laisser pour compte du cas par cas, cela tout en étant, dans cette société de consommation qu'est la nôtre actuellement, toujours incitatif à travailler quand même, pour pouvoir consommer de la technologie et du superflu.

Cette idée m'a séduite pendant des années car elle est superficiellement égalitaire. Elle me plaisait aussi pour des motifs purement égoïstes. Je voulais simplement qu'on cesse de me considérer comme une chômeuse en reconversion, en attente de "produire" de nouveau, que quand on me demande mon métier, je puisse répondre sans que ça paraisse ridicule ou marginal ce que je faisais vraiment : du volontariat à plein temps pour des associations, voyager et écrire un livre et de la poésie. Comme tout le monde je suppose, j'ai toujours voulu me sentir différente tout en étant intégrée. Je voulais d'un monde rempli d'artistes, de backpackers, de wwoofeurs et de militants qui s'assument, qui ne font que ça, et cette solution du revenu de base, dans une société où les richesses sont si inéquitablement partagées, me semblait diablement pertinente.

Aujourd'hui, je remets totalement en cause cette idée. Notre monde se heurte à des crises sociales, écologiques et humaines, qui ne seraient en rien résolues par un tel dispositif qui, bien au contraire, participerait pleinement et très fortement, quoique de façon déguisée, à l'autorenforcement du système néolibéral (qui nous mène à une fin de la civilisation à moyen terme) et à un nouveau verrouillage social. Je m'explique en quatre points.

1) Le revenu de base se satisfait du système totalitaire marchand. Il est une tentative de panser une plaie béante qui s'infecte. Il ne remet absolument pas en cause la marchandisation du vivant, la destruction des écosystèmes et le délitement des relations sociales interpersonnelles. Il ne lutte pas, il "s'inscrit dans". Il ne peut donc être que le symptôme d'une vision à court terme, une posture acceptant "l'éternel présent", cette vision selon laquelle on accepte que le futur n'ait aucun avenir et que tout ce qu'on puisse faire au mieux, c'est limiter la casse. C'est une vision éminement fataliste et non réaliste.

2) Le revenu de base fragilise les personnes qui ont besoin d'accompagnement et justifie le désengagement de l'état vis-à-vis de ces personnes. On ne peut nier que tout le monde n'a pas la même capacité à mener ses projets et sa vie, à se gérer. On demanderait avec le revenu de base que chacun se gère comme un capital sans tenir compte des spécifités de situation. Cela signifie une simplification des systèmes administratifs qui peut séduire au premier abord mais qui diminue considérablement les interlocuteurs potentiels pour justement envisager les cas particuliers. C'est un système où, notamment, l'Aide Pour le Logement disparaît, ce qui créé des disparités énormes entre ceux qui sont logés gratuitement et ceux qui ne le sont pas parmi les multiples exemples que l'on peut trouver. A vrai dire et devant le Revenu de Solidarité Active déjà existant comme revenu peu ou prou inconditionnel à partir de 25 ans, l'Etat a beaucoup à gagner et nous avons tout à perdre.

3) Le revenu de base ne se soucie pas de la provenance de l'argent. La France est le deuxième plus gros vendeur d'armes au monde par exemple. On ne peut améliorer le sort de l'humanité internationale en acceptant comme aumône les dividendes des manoeuvres honteuses de notre gouvernement.

4) Le revenu de base met en péril la révolution. En réalisant ce tour de passe-passe fabuleux de donner, sur le papier en tout cas, à tous les mêmes chances, il supprime en quelque sorte artificiellement la lutte des classes qui est le pilier de toute forme d'insurrection contre le néolibéralisme et l'oligarchie à sa tête.

Je concluerai en disant que le revenu de base est probablement la plus jolie fausse bonne idée et la plus pernicieuse parce qu'elle a des allures de progrès social et c'est là toute la force du néolibéralisme, l'autorenforcement de son emprise à chaque crise qu'il rencontre. On veut donner de l'argent aux gens pour acheter la paix sociale et leur permettre de continuer à acheter du bifteck argentin et des saloperies Made in China comme si de rien n'était. Comme si nous n'avions pas eu mille preuves que cette attitude n'était pas soutenable. Je ne suis pas d'accord.

Le système social français est l'un des meilleurs du monde et il peut encore être amélioré. Nous le défendrons par la rue. Par le combat contre la Loi Travail et son monde notamment.

Posté par Ams Tram Gram à 13:33 - Commentaires [1] - Permalien [#]

18 novembre 2016

L'avenir n'est plus ce qu'il était

Toi qui regarde tes pieds en ces jours sombres, lève les yeux et regarde l’horizon, l’horizon de ce que tu veux atteindre. Ne te laisse pas gagner par la morosité, la fatalité. Contrairement à ce que tu crois, nous sommes toujours aussi nombreux, nous avons simplement cessé de parler. Et cette parole, nous devons la reprendre. Parler lorsque nous sommes témoins d’une situation de violation des droits humains, parler pour ceux qui souffrent, humains et non-humains, parler lorsque la simplicité du raisonnement semble primer sur la compréhension profonde d’un monde effrayant de complexité. Retenir aussi que si ce jour est un revers, il y en eu d’autres et il y en aura d’autres. Nous devons plutôt compter et regarder nos victoires.

Plus que jamais et au sens premier nous devons rassembler, sur les places, dans les lieux de pouvoir, dans les lieux de production, les forces vives de notre union. Rassembler, ce n’est pas refuser de « se radicaliser » comme disent les media. Être radical aujourd’hui n’a plus aucun sens puisque cela veut dire faire simplement partie des 95% de personnes, peut-être davantage, qui ne se reconnaissent pas DU TOUT dans le système économique néolibéral et la façon dont il compromet la survie même de notre espèce. Qui voudrait construire un monde basé sur un paradigme entièrement différent, revisité, pluriel. Rassembler donc, autour de valeurs fortes, et en cela radicales, mais pourtant inclusives : la prise de décision par consensus, des échanges non marchands, le rejet des discours fascisants. Se réapproprier le langage et ne plus utiliser les expressions systémiques puisque le langage précède la pensée et le façonne.
Non, ceci n’est pas un démantèlement mais une déportation, ceci n’est pas un licenciement économique mais un accaparement des bénéfices, ceci n’est pas un dommage collatéral mais un meurtre étatique, ceci n’est pas une assignation à résidence d’écoterroristes mais la privation de libertés d’opposants politiques, ceci n’est pas une crise économique mais une économie de crise. Reconnaissons ainsi Donald Trump pour ce qu’il est. La potentialité d’un nouveau génocide. Mais se lamenter ne sert à rien. Tout ce qui s’est produit depuis vingt ans dans le monde occidental a convergé vers ce moment puisque nous n’avons pas désiré suffisamment ardemment l’empêcher. Parce que nous l’imaginions impossible. Parce que nous pensions pouvoir reconnaître le mal, même sans moustache.

« Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » Hubert Reeves

Ce que nous construisons par nos mots, nos quotidiens, par les mille gestes que nous désirons partager, ne contribue pas simplement au changement, il est le changement. Le colibri de la fable, celui qui essaye d’éteindre le feu, ne trie pas simplement ses déchets pour les mettre dans la bonne poubelle, il met la totalité de son énergie vitale dans l’espoir de pouvoir reconstruire sur plus que des cendres. Il nous faut du courage, du courage pour changer, du courage pour convaincre, pour expliquer notre point de vue sans jamais être dogmatique. Partager les outils que l’on connaît pour s’émanciper. Lire, échanger avec ce qui nous est étranger. Du courage, nous en avons plus que jamais puisque nous reconnaissons l’étendue de la menace. Il nous faut aimer ce qui ne nous ressemble pas et reconnaître que, même lorsque l’on veut inclure tous les êtres dans son cercle de compassion, qu’ils soient humains ou non-humains, noirs, jaunes, verts ou mauves, lorsque l’on souhaite consciemment ne pas exclure, ce n’est pourtant pas si facile. Nous devons néanmoins, je crois, essayer. Et être inclusif dans nos démarches pour ne pas s’isoler et rendre ce monde binaire, entre ceux qui ont peur et ceux qui ont peur de ceux qui ont peur. Le pouvoir nous enjoint à choisir une couleur. Es-tu rouge irréaliste ou bleu carnage ? Je ne suis ni l'un ni l'autre et encore moins entre les deux.

Je me lève simplement contre la barbarie qui vient.

Posté par Ams Tram Gram à 11:12 - Commentaires [0] - Permalien [#]